Par Mots et par Vies

dans les rues de Lille


L'Equipe Rue

 

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L'équipe rue est née, il y a 17 ans, d'un désir simple, de ne plus passer devant les personnes qui vivent dans la rue sans les regarder.

Une évidence soutenait cette démarche : nous partageons la même humanité. Nous portons en chacun de nous, des fêlures et des richesses, de la douleur et de la tendresse. Mais nous ne sommes pas nés égaux. Si certains ont eu la chance dès leur enfance, ou plus tard grâce à des rencontres, de porter en eux les bases solides qui leur permettent de tenir debout, d'autres se sont effondrés faute d'appuis nécessaires.

Pour témoigner de notre commune humanité, dans un monde où il est tellement plus confortable de regarder les autres de haut, de nous donner l'illusion que nous méritons la position qui est la nôtre, nous avons choisi d'aller dans la rue les mains nues.

Les mains nues, cela signifie que nous refusons d'être dans la position de celui qui donne face à quelqu'un qui ne peut que recevoir notre aumône. Les mains nues, c'est ne donner ni argent, ni soupe, ni sandwich, ni conseil, ni religion... D'autres le font et c'est heureux.Travailleurs sociaux et associations caritatives font un travail exemplaire sur le terrain. Notre démarche veut simplement signifier notre égale dignité et notre commun besoin d'être aimés sans conditions.

Nous avons l'ambition de tisser des liens d'amitié, de fraternité, de vivre un partage avec les personnes qui vivent dans la rue.

Au fil des ans des liens forts se sont noués.

Concrètement, nous allons régulièrement dans la rue, à deux ou trois maximum, dans ce que nous appelons les tournées rues. Nous suivons un itinéraire, toujours un peu le même, car nous ne cherchons pas à rencontrer tous les sans-abris de la ville, mais à être fidèles à ceux que nous connaissons. Au cours de ces tournées, nous parlons, nous écoutons, nous rions... tout simplement. Ces rencontres nous ont conduits sur des chemins que nous n'avions pas prévus : des fêtes, des balades en forêt ou à la mer, la réalisation d'un film, d'une expo photo...

Notre équipe est composée de gens ordinaires : étudiants, retraités, actifs, chômeurs, bien-portants, malades... Des gens ordinaires qui ne veulent se résoudre à passer devant leurs frères dans la rue, sans un regard.

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24/07/2021
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Denisa, Sorin, Sorina, Stéfan

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Aujourd'hui,  je voudrais vous parler des enfants. Ceux que je rencontre quotidiennement dans les rues de Lille. Ils s'appellent Sorin,  Stéfan,  Denisa,  Sorina.

 

En 1990 j'ai fait un voyage au Venezuela,  j'ai un frère qui vit là-bas.  Ça a été un choc. J'ai vu des enfants   fouiller les poubelles, faire la manche.  C'était des enfants des bidonvilles.  Je n'imaginais pas voir cela un jour en Europe,  en France.

Et puis il y a quelques années,  j'ai découvert des familles entières,  s'adonnant à la mendicité.

Je pense qu'il y  a eu beaucoup de gens  à cette époque,  à partager la même sidération que moi.  Mais  au fil du temps,  nous nous sommes habitués. Ils sont entrés dans notre paysage urbain. 

 

Sorin, Stéfan, Denisa et Sorina ne parlent pas français.  Ils sont là  depuis quelques mois seulement et ne vont pas à l'école. Il n'est donc pas très simple de communiquer avec eux.  Un jour, nous avons chercher ensemble où se trouvait la Roumanie sur une carte du monde,  ce fût notre premier contact. Je leur ai montré tout le chemin qu'ils avaient parcouru pour arriver à Lille. 

Puis, nous avons découvert que nous pouvions nous comprendre grâce au logiciel de traduction sur mon téléphone. Ça a ėté  l'occasion de bien des échanges et de bons  fous rires.  J'ai appris grâce à ce moyen qu'ils sont 6 frères et sœurs et que leur papa est décédé. Je connais un peu leur maman, une  petite femme,  toute recroquevillée  sur elle-même. 

Denisa est la plus petite de la fratrie.  Un jour je ramassais un papier par terre, pour le jeter dans une corbeille, elle m'a demandé le papier et m'a fait comprendre qu'elle voulait un crayon.  Assise par terre,  sur un bout de carton humide,  tout en faisant la manche elle a commencé  à  dessiner un paysage.

Stéfan et Sorin sont jumeaux.  Ils sont espiègles. Ils courent partout et me font tourner en bourrique. Ils se disputent souvent,  il aiment aussi beaucoup rire. 

Sorina, la grande sœur est plus discrète,  elle fait parfois de très joli sourire, mais semble le plus souvent terrorisée, comme quelqu'un qui a l'habitude de prendre des coups,  en cela,  elle ressemble déjà à sa maman. 

 

Lorsqu'en 1990, j'ai voulu parler aux enfants des rues de Caracas,  ma nièce qui était alors une petite fille s'est aussitôt indignée et m'a expliqué qu'il ne faut pas parler avec eux. Pourquoi  ? Parce qu' il ne faut pas  !

 

C'est comme s'il y avait des mondes parallèles et que des murs nous séparaient.

Pendant que nos enfants rentrent de l'école avec leur goûter et joueront dans leur chambre jusqu'au souper. 

Les enfants roms eux, font la manche toute la journée,  par tous les temps,  ils fouillent nos poubelles  et retrouvent leur famille dans des caravanes pourries au milieu des rats,  ils seront régulièrement délogés par la police. 

 

Pourtant, Sorin, Stéfan, Denisa et Sorina, par leurs sourires d’enfants, m’enseignent la beauté des rencontres, l’espoir d'un monde plus fraternel.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


06/12/2020
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Pour rendre hommage à une dame.

Je voudrais aujourd'hui rendre hommage à une dame que j'aimais.Katy.jpg

Elle s'appelait Khadija, mais tout le monde l'appeler Katy.

Notre première rencontre : il y a 15 ans déjà, elle faisait la manche à la gare, nous avons bu un café ensemble. C’était le matin, elle tremblait. Le froid ou le manque d'alcool ? Elle souriait.

C'est ce sourire que je garderai toujours en mémoire.

J'ai peu à peu appris à la connaître. Elle était originaire de Somalie, d'une famille plutôt aisée. A 18 ans, elle a rencontré un jeune militaire français, qu'elle a épousée. La voilà, dans le Nord de la France, des rêves plein la tête. Trois enfants sont nés de cette union.

Et puis, tout a basculé. Est-ce la maladie mentale ou l'alcoolisme qui l'ont conduit dans la rue ou est-ce la rue qui l'a rendu malade ? Je ne le saurais jamais.

La femme que j'ai connu était délirante et buvait comme un trou, elle faisait peur aux passants et pourtant ...

Au fil du temps, son état empirait, elle refusait les soins, elle ne voulait pas aller dormir dans un foyer. Elle acceptait pourtant notre amitié. Que de moments passés à rire ou a essayer de la raisonner.

Cependant, elle était en danger. L'Abej, une association au service des personnes de la rue a réussi à la faire hospitaliser en psychiatrie. Elle était furieuse. J'allais la voir régulièrement. Les éducateurs de l'Abej aussi, ils lui proposaient une place, elle aurait sa chambre pour elle toute seule, elle serait en sécurité. Mais elle continua de refuser. A sa sortie, après deux mois d'hospitalisation, ils sont venus la chercher mais elle ne les a pas suivis. Elle a passé une nuit dans la rue, mais après deux mois au chaud le choc a été rude. Au matin, elle est venue me trouver et m'a demandé de la conduire dans ce foyer.

Elle y a vécu huit années sereines. Elle était soignée, modérée dans sa consommation d'alcool et de cigarettes. Au début, elle continuait à me rendre visite, elle en profitait pour faire la manche et s'enivrer, jusqu'à une chute qui la fit renoncer à sortir. J'allais la voir régulièrement. Elle manifestait toujours beaucoup de joie et de reconnaissance. Elle disait que c'était grâce à moi si elle était là, ce n'est pas tout à fait vrai mais ça me faisait plaisir.

Il y a beaucoup d'autres choses que je voudrais dire d'elle. Son élégance, elle avait toujours plein de bijoux, elle aimait se maquiller. Son humour. Mais surtout sa tendresse. Je sais qu'elle m'aimait et je l'aimais aussi. Et bien sûr son sourire...

A chacune de mes visites, elle me disait qu'elle priait chaque soir pour moi et que ce n'est pas grave qu'elle soit musulmane et que je sois chrétienne.

Et puis, elle est partie, à 69 ans entourée de ceux qui veillaient sur elle.

Merci à l'Abej pour son accueil respectueux des personnes les plus abîmées par la vie.

Merci à toi ma Katy, ton sourire ne me quittera jamais. Je sais que là où tu es, tu veilles sur ceux que tu aimais.


16/11/2020
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Samuel, chercheur de l'aube.

Celui dont j’aimerais vous parler aujourd’hui est un poète, un musicien des mots. Un homme debout contre vents et marées. Des tempêtes, il en a connu beaucoup, dès l’enfance. Après les foyers et les familles d’accueil, c’est la rue qui a été son port d’attache des dizaines d’années durant.

Il a connu la drogue, la violence, les squats et les humiliations. Il a reçu des coups mais il en a donné aussi.

De tout cela, il ne garde aucune amertume, à 55 ans, il est même plutôt fier en se remémorant les bons copains, la fraternité, toutes les bêtises qu'ils ont pu faire ensemble.

Mais son drame, sa fêlure, ce dont il ne s'est jamais remis et dont il ne se remettra peut-être jamais, c'est la mort de la femme qu'il aimait, fauchée par une voiture un soir au bord d'une route, il y a 30 ans déjà et aussi d'avoir perdu la trace du fils qu'ils ont eu ensemble.

L'homme d'aujourd'hui se souvient ,il ne veut pas les oublier, il a fait de son cœur un sanctuaire pour ces deux là. Il joue de la guitare, de l'harmonica et compose des poèmes pour eux. Il en parle à ses chiens, fidèles compagnons à qui il prodigue sa tendresse. Il parle aussi à Dieu, à la Vierge et à quelques saints. Sur une étagère dans sa chambre au foyer, il a installé un petit oratoire.

Il mûrit tranquillement avec tout ça, il est devenu un homme bon, un sage.

Écoutez plutôt l'un de ses poèmes, griffonné sur un bout de papier:

Mourir ce n'est pas éteindre la lumière le jour du trépas. C'est simplement souffler la chandelle de la vie quand l'aube est arrivée.

Merci Samuel pour ces mots, merci d’avoir su garder vive la flamme de ton amour et de l'avoir laissée t'illuminer de l'intérieur.


28/10/2020
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Confinés dans la rue... ou la compassion des plus fragiles pour un homme en apparence si fort.

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Je voudrais aujourd’hui vous raconter un joli moment vécu pendant le temps si lourd, pour certains, du confinement.

La scène se passe sur la place d’un marché généralement très animée. Ce jour là, elle est déserte ou presque. Seul un petit groupe de sans-abri canettes à la main parle fort. Je les ai rejoints car j’ai l’autorisation de poursuivre mes visites dans la rue malgré la pandémie. Pour les gens qui vivent dehors, la situation est particulièrement rude : le sentiment d’être abandonnés dans une ville fantôme et la difficulté à récolter quelques pièces pour calmer les manques. Nous échangeons des nouvelles, je leur partages les infos utiles grappillées auprès des associations ou entendues à la radio. Comme souvent avec eux l’humour prend vite le dessus et nous rions ensemble.

Deux policiers en scooter s’arrêtent près de nous. Sans descendre de leurs engins, ils viennent vérifier si notre présence ici est légale. Nos statuts : SDF ou bénévole semblent leur convenir. C’est alors qu'Aurėlia, jeune femme sans domicile, ose une question :

  • Et vous, vous vivez comment tout ça ?

  • Je suis comme vous, répond un policier, je suis inquiet. J’ai une famille, des enfants… pour l’instant, ça va, personne n’est malade chez moi.

Chacun acquiesce, manifestant sa compréhension. Alors il poursuit :

  • Je comprends bien votre situation, je sais que vous n’avez pas le choix, mais c’est compliqué pour moi. Je verbalise ceux qui ne respectent pas le confinement et vous vous êtes là en groupe, au soleil. Je suis obligé parfois de vous demander de vous disperser, j’en suis désolé.

Un homme lui répond : « vous êtes quelqu’un de bien. » Et tous approuvent.

Cette scène m’a touchée. Il y avait d'un côté les forces de l’ordre en uniforme casques sur la tête et de l’autre des gens qui mendient, qui n’ont ni domiciles, ni masques, ni gants pour se protéger de la pandémie. Pourtant à la question sincère d’Aurélia, le policier a répondu avec humilité, en parlant vrai. C’est là qu'a eu lieu un petit miracle : la compassion des plus fragiles pour un homme en apparence si fort.

Cet échange a ensoleillé ma journée. Oui, quand des personnes au premier abord si éloignées osent se parler en vérité, la fraternité devient possible, chacun en ressort grandi.

 


20/10/2020
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Par les rues. Vagabondage à Lille

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Voilà, mon livre vient de sortir ! Vous le trouverez dans toutes les bonnes librairies ou sur le site de L'Harmattan.

C'est une invitation à un vagabondage dans les rues de Lille. Il ne s’agit pourtant pas d’y faire du tourisme mais d’y croiser des vies: Gaby, Sylvia, Fatoumata, Bob, Leïla, Esperanza... La ville côté sans domicile, roms, étrangers...  
Bien sûr on y rencontre la violence, la douleur mais aussi la tendresse, le courage, l’humour, la poésie.
J'essaie de poser un regard amoureux sur ces exclus de la société et je me  livre à une méditation sur la vie, la mort, la violence, la maladie... Je confronte ces existences à ma propre expérience et partage mes croyances et mes doutes.

J'ai été interrogée sur RCF à ce propos:

interview RCF

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Samuel, un de mes premiers lecteurs.


21/12/2016
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Portraits de rue

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"Bomboclack !" ça peut vouloir dire qu’il est très mécontent, ou au contraire, être l’expression de son enthousiasme. "Bomboclack négro !" est une petite plaisanterie, qui signifie qu’il est content de te voir quelle que soit la couleur de ta peau. Tout cela est très simple à distinguer : les deux fossettes encadrant sa grande bouche partiellement édentée et ses petits yeux rieurs sont des indices indiscutables. Bob, c’est son surnom (à cause de Bob Marley son idole), est sénégalais, il vit dans la rue et surtout il y joue du djembé. C’est vraiment un grand musicien et pour moi un grand homme. Très jeune dans son pays il s’est produit sur scène, d’abord comme danseur puis comme percussionniste, ce fut pour son groupe le succès : des tournées dans le monde entier… parallèlement à cela, il animait une école de djembé pour touristes à la recherche d’exotisme. C’est là, qu’il a rencontré celle qui devint sa femme : une jeune anglaise réservée, végétarienne et ne buvant jamais d’alcool… bref, tout le contraire de ce grand fêtard exubérant. Il l’a suivi à Londres où ils ont créé une école de Danses Africaines. Il était le professeur et elle, la gestionnaire. Ils ont eu deux enfants. Leur petite affaire marchait plutôt pas mal, mais avec le temps, elle s’est lassée de voir l’argent s’évaporer et de retrouver son mari quotidiennement ivre. Elle a fini par le renvoyer de son entreprise et du domicile familial. Dans un premier temps il a essayé de rebondir ; avec quelques copains ils ont créé un groupe et ont imaginé une tournée européenne : la Belgique, la France puis l’Espagne… Mais à Lille, Bob a perdu ses papiers, ses amis ont continué leur route, il devait les rejoindre dès qu’il aurait fait les démarches nécessaires. Huit ans plus tard, il est toujours là, sans carte d’identité. Il dort dans une vieille voiture, il a des problèmes de santé… il s’en fout du moment qu’il a la musique. Quand il ne joue pas il l’écoute. Si j’affirme qu’il est un grand homme malgré les apparences : noir, SDF, alcoolique… c’est qu’il se dégage de lui une douceur rare, une chaleur humaine, une intelligence du cœur… mais également une énergie folle quand il s’agit d’alpaguer les passants, de taper sur son instrument ou de rire de gamineries. Il est un vieux sage qui n’aurait pas renoncé à ses rêves d’enfant turbulent. Beaucoup de gens gravitent autour de lui, des africains qui lui rappellent le pays et la bande à Gaby : Patrick, Jordan, Nico, Karim, Cécilia, Sylvain… et moi. Patrick, 23 ans de rue à son passif, est un clown triste "je ne danse pas avec la vie" aime-t-il à répéter ; ses tenues excentriques de toutes les couleurs (mais de bon gout) tranchent avec ses propos souvent sombres, il fait tout pour se faire remarquer et voudrait disparaître, il parle de la mort qu’il n’ose pas se donner alors il l’attend et en l’attendant il boit. La tristesse de Jordan est beaucoup plus cachée, il a l’apparence d’un jeune homme solide, il est intelligent, très habile de ses mains, posé, serviable, mais lorsque je pense à lui me reviennent ces mots d’Henri Calet : "Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes." Il suffit d’un petit rien, une question sur son passé ou sur ses projets, une remarque sur ses capacités… pour que l’émotion le submerge. Son enfance, il l’a vécu de foyers en familles d’accueil, les adultes l’ont déçu et il trimbale sa déception chevillée au cœur. Nico est un miraculé : il y a 3 ans de cela il était encore un sans-abri, alcoolisé du matin au soir, dans la rue on l’appelait Nico-Cannette, il ne se séparait jamais de sa bière même la nuit elle était près de lui en cas de besoin. Et puis un jour il est tombé gravement malade, le médecin lui a simplement expliqué que s’il continuait il allait mourir, il a accepté une cure et n’a plus jamais bu. Aujourd’hui c’est un autre homme, il habite un studio, travaille dans les espaces verts et reste fidèle à ses amis, une cannette de soda à la main. Physiquement il a aussi beaucoup changé : il a pris du poids, son visage est plus détendu… mais ce n’est pas si simple, il est devenu grave et semble le spectateur de nos conversations animées. L’alcool est un faux-ami, un antidépresseur illusoire, un désinhibiteur artificiel, quand il cesse de faire de l’effet on se retrouve seul avec soi-même, avec cette angoisse qui enferme dans le silence. Apprendre à vivre sans lui, c’est réapprendre à vivre avec soi, apprivoiser ses parts d’ombres : un long travail, difficile. Karim n’essaie pas vraiment, comme Bob son truc c’est la musique mais c’est aussi les mots, c’est un rappeur, l’alcool et le cannabis lui servent de moteur et dès qu’il a enclenché la première, il ne s’arrête plus. Si sa langue est sans cesse en mouvement, son corps ne suit pas trop : entre le moment où il décide de bouger et celui où il passe à l’action, il peut s’écouler quelques heures. Il a grandi dans un Village d’Enfants et garde un très tendre souvenir de la femme qui l’a élevé, maintenant décédée. La tendresse est sans doute ce qui le caractérise le mieux, même s’il préfère chanter la colère, la misère. Les grands yeux noirs humides de Cécilia en disent plus long que ses rares paroles, cette petite femme d’origine chilienne est une révoltée-résignée. Malmenée par la vie, elle choisit le malheur, c’est sa façon à elle de rester debout ; plutôt que de s’apitoyer, elle préfère ricaner. Lucide, elle n’attend rien de personne, se sert juste au passage. Ses yeux s’allument un peu s’il est question de musique, de projet artistique ou de voyage. Son corps part en lambeaux, elle le laisse aller. Sylvain est un extraterrestre dans ce monde de la rue, il est apparu alors qu’il avait à peine 15 ans et allait encore à l’école. Il amenait avec lui son jeu d’échec et il jouait là, par terre, dans la rue, souvent avec Jordan, parfois avec Patrick, il avait encore sa bouille d’enfant. Aujourd’hui c’est un beau jeune homme, grand, avec de longs cheveux, il a toujours son jeu d’échec avec lui. Il est d’humeur égal, gentil, souriant, prêt à rendre service, réservé. Il fait de l’intérim dans le bâtiment et vit dans un foyer de jeunes travailleurs. Ce qu’il partage avec les autres c’est l’absence d’une famille et… le cannabis. Et puis, bien sûr il y a Gaby, j’en ai déjà parlé, solide et fragile, déconneuse et grave, un roc un peu bancal sur qui beaucoup s’appuient. Je suis là aussi… Ce qui est pratique dans ce groupe, c’est que pour en faire partie il n’y a pas d’examen d’entrée, on ne demande pas de passeport, il n’y a ni porte, ni mur et comme dit Patrick lorsque la police nous demande de bouger :" On nous met dehors de dehors ! ".  Moi bien sûr, je suis de passage, j’ai mon chez-moi et chez moi j’ai des livres, des mots, je sais que je suis aimée, il y a plein gens sur qui je peux compter s’il m’arrivait quoi que ce soit je n’aurais que l’embarras du choix, je trouverais toujours des oreilles pour m’écouter, des maisons pour m’accueillir, des comptes en banque pour me dépanner. Je ne suis pas alcoolique même si j’aime boire un coup et je ne fume pas de cannabis, Gaby l’interdit. Il faut voir la colère dans laquelle elle se met quand un joint circule et que Bob insiste pour que j’y goûte. J’adore obéir à Gaby. Moi qui ne supporte pas qu’on me donne des ordres du haut d’une je ne sais quelle supériorité, dictée par une je ne sais quelle autorité… mais quand c’est du haut d’une petite tendresse, dictée par une petite femme… je fonds. Je m’offre le luxe, la liberté suprême de lui obéir.


09/04/2015
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Gifle

Il y a peu j’ai reçu une gifle. Une vraie, décochée par une main en colère. Ce jour-là, un samedi, lorsque j’arrive sur mon lieu de travail, j’entends un drôle de brouhaha du côté de chez Téodora (une femme rom qui fait la manche devant la porte et que je connais bien). Je vais voir. Une dispute fait rage. Il y a d’un côté ma Téodora et sa fille Sorina et de l’autre Sylvia et John. Je connais bien John et un peu Sylvia pour l’avoir croisée quelquefois dans les rues et m’être déjà fait copieusement engueuler à propos justement des roms. Sylvia et John sont ivres et reprochent aux deux femmes d’être là, tout simplement. Ils veulent prendre la valise de Téodora. J’interviens calmement mais fermement. Sylvia s’en prend à moi. Ses propos sont confus, elle alterne douceur et violence, elle me demande de l’aide et m’insulte en même temps, elle hurle sa douleur et m’en tient responsable. J’ai l’habitude des personnes alcoolisées, mais là je sens qu’il y a autre chose, peut-être une autre substance, ou juste du désespoir. Pendant que j’appelle le 115 pour elle, elle me frappe derrière la tête, je me retourne, essaie de lui parler, elle me gifle, je sens que sa violence augmente, je me tourne vers John lui demande de l’aide, il s’interpose et me protège. Pendant ce temps des témoins ont appelé la police, ils l’embarquent et je porte plainte. On pourrait penser fin de l’histoire. Mais non, bien sûr. Son visage me hante. Elle est belle. Rien à voir avec la beauté des poupées de magazines. La beauté d’une femme qui en a trop vu, trop subi, un visage souffrant et pourtant vivant, qui n’a pas renoncé. Sa colère est un cri et ce jour-là il m’est adressé et je ne peux pas ne pas l’entendre. Cela peut paraître choquant mais cette gifle ne m’a pas fait de mal, elle m’a plutôt fait du bien. A vouloir être proche de tant de gens abimés par la vie, je sais que je m’expose à recevoir des coups qui ne me sont en réalité pas destinés. C’est le prix à payer de mon choix de vie et il est bien faible si je le compare aux lourds tributs dont quotidiennement des femmes et des hommes doivent s’acquitter pour n’être simplement pas nés au bon endroit, au bon moment, être nés dans une famille déjà elle-même en souffrance ou avec une fragilité psychologique qui rend leur vie infernale. Ce prix à payer est faible si je le compare à tout ce que je reçois de ces rencontres, ces joies simples, ces moments partagés où l’on ne triche pas, où il suffit d’être soi-même pour être accepté, où nos humanités sont à nu. Je ne joue pas un rôle, je suis juste Christine, avec mes doutes, mes enthousiasmes, ma part d’enfance, mes fatigues parfois. Etre témoin de tant de détresses mais aussi de courage, de force de vie me rend plus humaine, me renvoie à mon gout de vivre, mais également à mes lâchetés, mes replis, mes envies de confort. J’ai beau avoir 50 ans, je sais que je grandis à ces contacts et cette croissance s’accompagne d’une béance de plus en plus profonde. Je sais que je ne sais pas, que je dois me méfier du simplisme, qu’être humain c’est être complexe, 1 et 1 ne font pas forcément 2 quand il s’agit de personnes. Cette gifle m’a fait du bien parce qu’elle m’a confirmée dans la justesse de ma démarche. Si je ne partageais avec les gens de rue que de bons moments, si leur détresse ne me touchait plus, il y aurait quelque chose de faux, d’artificiel dans ma présence auprès d’eux. Par sa gifle, Sylvia m’a partagé l’horreur de sa condition, la terrible violence qui lui est faite. Je lui en suis reconnaissante. Si j’ai porté plainte, ce n’est pas parce que j’étais en colère et que je voulais qu’elle paie. Je ne suis pas en colère après elle et je ne lui en veux pas. Si j’ai porté plainte c’était pour dire "stop" à cette violence, je sais que c’est son quotidien et ce n’est pas possible que ça continue comme cela, un jour ça risque de mal tourner pour elle ou pour quelqu’un d’autre et puis, ce n’est pas une vie. Quelques semaines ont passé, je redoutais de la croiser à nouveau et en même temps j’en avais le désir. L’envie de lui parler de femme à femme, sans alcool ou autres produits, pour lui dire que j’ai confiance en elle, que je crois qu’elle a la force de vivre autre chose, que je ne lui en veux pas, que je sais qu’elle n’en peut plus. Et puis, ce 24 décembre, tout à coup je l’ai trouvé plantée devant moi. Je ne l’ai pas vu arriver, ce qui m’a permis de ne pas avoir eu le temps d’avoir peur. Avec autorité, elle m’a demandé de lui prêter mon portable car elle voulait appeler un copain. J’avoue que j’aime son côté dominateur, j’avais senti ça aussi au moment de la gifle : elle n’a pas cherché à me faire mal, juste à me montrer sa supériorité et je crois qu’elle a raison d’agir ainsi. Elle est dans la rue, ses enfants sont placés, son mari lui tapait dessus, elle est addict à plusieurs produits, elle se prostitue, elle s’est fait virer de nombreux foyers et elle nous hurle : " Je ne suis pas de la merde !  Je suis forte ! " Je crois qu’elle a raison. Si elle n’agissait pas ainsi, elle serait morte depuis longtemps. Son cri est un refus de laisser vaincre son désespoir. J’accepte de lui prêter mon portable et je lui dis que justement je voulais lui parler, je lui dis le bien que je pense d’elle et pour quelles raisons j’ai porté plainte. Elle acquiesce, s’excuse et me tend une main sale, gonflée par la rue, le froid, l’alcool et les mauvais traitements. Elle me demande de retirer ma plainte, car elle a déjà du sursis, compte faire une cure et sortir de la rue.  Je pense que c’est le vrai motif de sa visite. J’accepte et nous nous quittons. Cette rencontre a été mon plus beau cadeau de Noël. Elle a tenu parole, elle est en cure à l’heure où j’écris ces lignes, j’ai aussi tenu la mienne. Je ne regrette pas d’avoir porté plainte et je ne regrette pas de l’avoir retirée, j’en suis même fière.


29/01/2015
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Une amie

Par un tonitruant  " sur la crête de ma mère ! " elle aborde les passants, leur demandant une pièce ou deux. Je souris à ses côtés. J’ai croisé cette femme pour la première fois au moment où j’arrivais à Lille, il y a 10 ans de cela. Elle m’impressionnait. Son verbe haut, son audace, sa détermination, toute cette force qui se dégage d’elle m’inspiraient tout à la fois de la crainte et de l’admiration. Depuis, j’ai appris à la connaître. Je sais ses doutes, ses espoirs, je l’ai souvent vu consoler, encourager, gronder même, de grands types costauds à la dérive pour qui elle est un des rares points de repère. Moi-même, lorsque je marche dans les rues de la ville je la cherche, j’ai toujours l’espoir de la croiser ou d’entendre sa voix grave et puissante, reconnaissable entre toutes. Ce matin, je suis à ses côtés, je l’attends. Dès que sa manche sera terminée nous irons prendre un café. Elle ne va pas fort en ce moment, les services sociaux viennent de lui retirer son enfant. Elle l’a élevé jusqu’à l’âge de 13 ans et aujourd’hui on lui dit qu’il est en danger avec elle, elle ne comprend pas. Il est en famille d’accueil, elle a seulement le droit de lui rendre visite le samedi, elle n’y est jamais allée. Elle a été invitée à une réunion, mais elle refuse de "collaborer" avec "ces gens", "ce système". Les foyers, les familles d’accueil elle connait, elle est passée par là jusqu’à ses 18 ans, après ça a été la rue. Ses quatre autres enfants aussi ont été placés et ça elle ne le pardonne pas. Nombreux sont les passants qui s’arrêtent, beaucoup l’appellent par son prénom : Gaby. "Salut, la miss", répond-t-elle aux filles, "Salut, grand" dit-elle aux garçons. Elle est bien trop connue et ne saurait se souvenir des prénoms de tous ceux qui se considèrent comme ses amis. Entre nous soit dit, Gaby est un surnom, mais comme elle déteste son vrai prénom, je ne vous le dirai pas. Moi, elle connait mon prénom et j’en suis très fière. Au fil des années des liens forts se sont tissés entre nous. Elle est venue manger dans mon HLM et moi dans le sien, elle était là pour mes 50 ans, sa photo trône dans mon appartement, nous avons rêvé de vacances ensemble, ça viendra… Nous voilà attablées devant nos cafés, enfin presque… car Gaby a la bougeotte, elle se lève, se rassoit, se relève…elle connait tout le monde dans le bar. Elle  va trouver deux jeunes qui cassent la croûte et revient avec du pain, du fromage, ½ avocat, 2 tranches de melon. Une femme s’installe à notre table tout en discutant avec nos voisins qui du coup nous font participer à leur conversation. Un homme un peu ivre renverse un verre qui se brise, la patronne est furieuse et veut le mettre dehors, Gaby intervient va parler à l’homme qui se calme et sort apaisé. Quelqu’un cherche du shit, elle lui indique un dealer et se voit offrir en retour de quoi rouler un joint. C’est son quotidien, il est fait de rencontres, d’échanges, de rires, de colères, de petits plaisirs, mais au fond d’elle-même il y a une vraie révolte, le sentiment de se battre seule contre un rouleau compresseur qui cherche à l’anéantir, elle et tous les siens, ceux qui comme elle, ne sont pas du côté des puissants, ne peuvent ou ne veulent entrer dans le moule que la société nous propose. Gaby dit parfois aux passants lorsqu’elle fait la manche :"une petite pièce, ou alors… vous pourriez m’adopter ? Non, j’ai trop de carences." Elle dit vrai, je crois. Sa révolte est le fruit de trop de souffrances accumulées, pas digérées, qui viennent de loin et continuent à affluer. Pourtant, c’est une combattante, le placement de son fils, la menace d’expulsion reçue il y a quelques jours, s’ils l’atteignent profondément ne lui font pas baisser les bras, au contraire. Elle se débat avec ses maigres armes, s’est inscrite à Pôle Emploi, a accepté un stage, mais n’a tenu que quelques heures : il fallait raconter sa vie à une femme derrière un bureau, c’était juste insupportable. Dans quelques jours elle part aux vendanges, là, elle peut rester elle-même, avec ses piercings, sa crête rouge, ses chiens, c’est bon, même si ça lui fait peur de laisser Lille : "sa médina". Nous nous quittons pour aujourd’hui, heureuses de ce moment partagé. Sa confiance, son amitié sont les plus beaux cadeaux qu’elle puisse me faire.


18/09/2014
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Violences

Emmanuelle a deux coquarts à la place des yeux. Je m'avance vers elle : que s'est-il passé ? Elle se met à pleurer, m'explique, qu'il n'y a pas que les yeux, que c'est sur tout le corps. Je comprends que c'est son compagnon qui lui a fait ça. Je la supplie de porter plainte. Oui, bien sûr, elle va y aller. Ils vont y aller. Elle est entourée de copains mi-protecteurs, mi-revanchards: bavards. Ils vont y aller. D'abord aux urgences pour avoir un certificat et ensuite au commissariat. Ils vont y aller, mais personne ne bouge. Ou plutôt tout le monde s'agite, vocifère, promet que cela ne restera pas impuni. Elle veut y aller. Je m'impatiente. Je lui propose de l'accompagner, maintenant. Mais non, on y va, le temps de faire un peu de monnaie, de dire bonjour aux copains, de boire encore un coup, de taxer une ou deux cigarettes... on va y aller. Une heure plus tard, ils sont enfin partis. Ils y sont allés ! Ouf.

 

Quelques mètres plus loin, quelqu'un nous dit avoir vu Philippe, la veille au soir, couvert de sang. Un autre nous informe qu'il est à l'hôpital. Nous l'y retrouvons. Il raconte : une bagarre, un homme en terrasse aurait saisi un verre et lui aurait fracassé sur le visage, il a des plais à l'intérieur de la bouche, il a avalé du verre, a été opéré, il l'a échappé belle. Lui ne portera pas plainte, il ne sait plus à quoi ressemble son agresseur, il avait bien trop bu pour se souvenir.

 

Cette violence est le quotidien des femmes et hommes qui vivent dans la rue. Ils en sont les victimes et parfois les bourreaux.

 

José, 25 ans, est en prison. Avec 3 autres compagnons de misère, il a tué un copain SDF comme lui. Un soir dans un squat, ils étaient tous bourrés, ils en ont pris un comme bouc-émissaire et ont commis sur lui les pires atrocités...

Je me rends au procès de José parce que je le connais depuis qu'il a 15 ans et que c'est mon ami. Je sais bien, que si ce qu'il a fait est monstrueux, ce n'est pas un monstre. C'est un gamin complètement paumé que l'alcool et d'autres substances peuvent rendre fou.

La juge convoque à la barre d'abord le père, un homme qui tente comme il peut de garder sa dignité. "  Monsieur, dit-elle, vous nous avez posé bien des problèmes, vous dîtes être le père de José, mais vous ne l'avez pas reconnu. En effet, sur vos 9 enfants vous n'avez reconnu que l'aîné... or les parents ne sont pas tenus de prêter serment, mais vous, puisque vous n'êtes rien, nous avons décidé que vous deviez prêter serment.... " Ben voyons !

Puis se fut le tour de la mère. José après le meurtre s'était rendu chez elle, paniqué. Elle avait appelé la police pensant que c'était ce qu'il y avait de mieux à faire. La juge donc : " Madame, nous vous remercions, car c'est grâce à vous que nous sommes ici... puisque vous avez dénoncé votre fils "

Je ne comprends pas très bien pourquoi cette juge a parlé ainsi aux parents de José. Pourquoi cette méchanceté envers eux qui n'étaient pas dans le box des accusés ? Ils sont, depuis de nombreuses années, les témoins impuissants, douloureux, de la dérive de leur fils, alors pourquoi ajouter de la souffrance à la souffrance, de la violence à la violence ?

 

On me demande souvent si je n'ai pas peur d'aller ainsi dans la rue. Non, je n'ai pas peur. Si j'ai parfois été témoin de violence, elle n'a jamais été dirigée contre moi et leur violence m'est familière, elle est en moi aussi. Elle est le cri de tous les écrasés contre ceux qui les écrasent, elle est un cri de désespoir, d'impuissance.

La vie a fait que cette violence en moi, j'ai pu l'apprivoiser, la comprendre, la transformer en mots, en faire le levier de la tendresse qui m'anime pour ces femmes et ces hommes de la rue et à travers eux, tous ceux que l'on écrase. Elle m'a rendue capable de compréhension, de douceur, d'admiration et d'humour.

Pourtant, je dois bien l'avouer, j'ai peur de la violence. La violence blanche, celle de cette juge. Cette violence là, on la nomme aussi mépris. Elle me terrorise. Elle est partout, flagrante ou insidieuse, associée à la soif de pouvoir. On la retrouve dans le monde politique, le monde du travail, les milieux associatifs, sportifs, les religions... Elle est propre, pas un mot de trop, pas de haussement de ton, un regard, une réplique bien sentie et l'autre en face se retrouve réduit au rang de paillasson. On en est tour à tour, victime ou bourreau.

Comment lutter ? Pour moi, je tente déjà, de ne pas la laisser s’installer en moi. Faire un pas de côté, refuser le dictât de la réussite. Ne pas chercher à briller, à être la meilleur.  Me réjouir de ce que je suis, même si c'est fragile... Devenir libre face au regard des autres.... et me battre, vaille que vaille, lorsqu'elle se déchaîne contre des plus vulnérables... vaste programme.

 

 


11/08/2014
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La ballade de la dinde

 

Comme chaque église, Saint-Maurice a accueilli pour les fêtes de Noël une crèche : des bergers, des mages, Jésus, Marie, Joseph, un mouton et... une dinde ou bien une poule, ça dépend comment on la regarde. Jusque là tout va bien.

 Samuel est un drôle de paroissien. Il vient souvent dans l'église, avec un chien, ou deux, ou trois et même parfois quatre. Il est souvent un peu alcoolisé, mais quelque fois il l'est beaucoup. Il vient prier, surtout Saint-Maurice puisque c'est le patron ici.

 Sa prière est parfois discrète, parfois bruyante, surtout lorsqu'il sort son harmonica. Il aime en jouer pour le Bon Dieu. Il est très regardant sur le respect dû à ce lieu et ne se prive pas d'houspiller les messieurs qui ne se découvrent pas la tête... Samuel vit dans la rue, sous une tente, dans un parc de la ville.

 L'autre jour, il m'a dit :

  • Au fait, la dinde, c'est moi qui l'ai prise, j'ai voulu qu'elle prenne un peu l'air.

 Au début je ne comprenais pas du tout de quoi il me parlait.

  • Mais oui, la dinde, dans la crèche, et ben, elle est chez moi, enfin chez moi, tu vois c'que j'veux dire.

Ayant enfin compris ce dont il s'agissait, je lui ai répondu :

  • Mais ce n'est pas bien du tout ça !

  • Ben, je sais que c'est pas bien, c'est pour ça que j'te le dis.

Ah bon.

  • Elle avait besoin de prendre l'air, je l'ai laissée picorer dehors, mais quand il a plu, je l'ai rentré.

Ah bon.

  • Mais tu vas la ramener ?

  • Bon d'accord, si tu veux.

Et le lendemain :

  • Chose promise, chose due ! Elle a juste un peu de terre là, parce qu'elle était dehors

Quelques instants plus tard :

  • Je l'ai remise dans la crèche, elle picore le cadeau, je suis sûr que c'est des chocolats.

Bon.

En repensant à cet événement, je ne peux pas m’empêcher de sourire. Ce grand gaillard de 50 ans, tout balafré par la vie, qui se prend de tendresse pour une poule en papier, qu'il prend pour une dinde et à qui il veut offrir quelques heures de liberté...

Cette poésie, cette ballade d'une dinde, me parle des rêves de l'enfance, des objets inanimés auxquels nous ne craignions pas de donner une âme, des histoires fabuleuses que nous nous inventions pour mieux appréhender le monde.

Je ne sais pas comment tu fais Samuel, toi qui vis dans la boue, le froid, le manque, pour avoir gardé cette fraîcheur là, mais je t'en remercie. Il y a tant d'années que tu souffres, tu as vu mourir tant de gens, passé tant d'hiver et tu restes debout, capable de douceur, de sourires, de poésie. Chapeau ! Merci.

 

 

 

crèche St Mô.jpg
     Elle est là !   /

 


07/02/2014
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Ma... est revenue !

 

Elle avait décidé d'aller faire les vendanges, du côté de Bordeaux.

Il lui fallait un billet de train, une tente et quelques accessoires pour faire sa popote, un sac à dos, un

vélo pour parcourir les 7 km qui séparent la gare du château ( avec sa crête rouge, ses piercings et sa

chienne, le stop lui paraissait difficile).

Pendant des semaines elle n'a plus parlé que de cela, de son besoin de partir, d'être au vert, de

prendre du recul, de gagner de l'argent pour ses enfants. Elle a fait la manche avec encore plus

d’énergie que d'habitude. De l'énergie, du courage, elle n'en manque pas. Elle a réussi à économiser

l'argent pour le train, pas pour la chienne, mais bon... Elle voulait une grande tente familiale, pour

être au large, elle en a trouvé une, toute petite, en mauvais état que quelqu'un lui a passé. Je lui ai

donné mon vieux vélo, ma cape de pluie et lui ai prêté mon sac à dos (j'y tiens beaucoup, on a

tellement vadrouillé ensemble). Elle n'a pas réussi à se procurer de quoi écouter de la musique, elle

n'a pas voulu prendre de « matos » (de quoi se rouler un joint quoi !).

Un beau matin de fin août, elle a pris le train.

Nous sommes restés longtemps sans nouvelle. Elle n'a pas de portable. Elle nous manquait. Nous

parlions souvent d'elle. Dans les moments difficiles, Philippe disait, si Ma... avait été là ça ne se

serait pas passé comme ça...

Son absence m'a fait prendre conscience de la place singulière qu'elle occupe dans la rue, dans le

coeur de tous ces gaillards qui la fréquentent régulièrement. Dans mon cœur aussi, il faut bien

l'avouer. Elle est petite, menue, mais grande gueule, elle a une autorité naturelle et tout le monde la

respecte. Il faut dire qu'elle a vécu. Elle a commencé à la rue, elle avait à peine 18 ans, aujourd'hui

elle en a plus de 40. Elle parle avec émotion de ses premières années et de ces hommes qui lui ont

appris la rue et l'ont sans doute aussi protégée. Elle a 5 garçons pour qui elle s'est battue afin d'en

conserver la garde et si elle vit aujourd'hui dans un appartement, elle n'a rien perdu de sa révolte, de

son refus d'entrer dans le moule que la société lui propose. Pourtant elle est fragile aussi, sensible,

même si son apparence et son timbre veulent nous montrer le contraire. Elle les aime ces gaillards

de la rue et ils le lui rendent bien, elle est un repère, un modèle, un point d'appui pour ces hommes à

qui tout échappe, qui n'ont plus d'ancrage. J'ai pour elle de l'admiration et la tendresse.

Un beau matin, à la fin du mois d'octobre, alors que comme chaque matin nous parcourrions les

rues de la ville, nos oreilles sont attirées par une voix familière, reconnaissable entre toutes, sonore

et joyeuse. Ma... est revenue... et c'est la fête pour ses amis. Elle nous montre les photos prises avec

le patron du château, sa femme, son fils et sa belle-fille. Elle nous raconte sa galère pendant un mois

avant que ne commencent les vendanges, les kilomètres à parcourir pour aller faire la manche dans

les villages les plus proches, les hommes au café qui la regardaient avec méfiance au début et avec

qui elle a fini par faire d'interminables parties de pétanques, les nuits sous la tente, ses peurs, ses

cauchemars, le travail enfin, la fatigue et la fierté d'y arriver, d'avoir tenu et Lille qui lui manquait,

« sa médina » comme elle aime à dire, ses enfants aussi bien sûr, à qui elle pensait sans cesse.

Merci Ma... sans qui les rues de Lille n'ont plus les mêmes couleurs, merci d'être là, tu nous as

manqués.


04/12/2012
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Ramène ta race et pose tes côtes

Dobry den pané ! Dobry den pani ! Buna ziua ! Bun norok ! Salam ! Ramène ta race à ta case ! A m'barraque ? Au bled ? Chez ma darone ? Allez, pose des côtes...

J'aime jouer avec les langues et les expressions des personnes de la rue, tchèques, roumains, chtis,

maghrébins, gens du voyage, français de partout … Dans ce monde bigarré de la rue, les mots, les

expressions fleurissent, s'entrechoquent, se répondent.

J'aime le sourire surpris de celui assis par terre, lorsque je bafouille deux mots dans sa langue.

J'aime être enseignée par les personnes de la rue, leur fierté d'avoir quelque chose à m'apprendre,

leur humour taquin face à la lenteur de mes progrès.

J'aime la complicité que produit ces quelques syllabes communes.

J'aime la poésie de certaines expressions. Je ne danse pas avec la vie nous dit souvent Philippe.

Mais tu danses avec les mots, c'est déjà pas si mal, j'ai envie d'entrer dans ta danse.

Tu danses aussi avec les objets récupérés ça et là et dont tu imagines un usage improbable : une

canette soigneusement découpée et tissée devient cendrier, un caddie se transforme en navire de

pirates avec à sa proue une tête de mort aux yeux clignotants. Et toi Stefan entre les mains de qui,

tout devient trésor soigneusement emballé dans des cartons.

Il y a dans la rue, une vraie richesse, pour qui sait s'approcher doucement, car tout y est aussi

fragile, vulnérable. N'y allons pas avec nos certitudes, laissons tomber nos idées de réussite.

Laissons-nous enseigner patiemment, nous serons surpris : le méli-mélo des langues, la dureté des

vies, la violence de certains jours, le contraste des humeurs cachent une humanité commune, la leur,

la mienne, la nôtre et donc une fraternité toujours possible.

 


26/10/2012
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La rue : un choix ?

 

Elle a 23 ans, petite, toute mince avec de grands yeux bleus. Elle fait la manche assise par terre avec son chien sur les genoux, comme beaucoup d'autres dans nos grandes villes.
Parfois les gens me disent : « mais pour ces jeunes, être dans la rue c'est un choix ! »
Un jour où nous parlions de notre lieu de naissance, elle m'a cité le nom de son village. Car elle n'est pas née à l'hôpital ou en clinique, mais dans « les chiottes » de la maison de ses parents. Sa mère, très dépressive, faisait un déni de grossesse. Un jour, elle avait mal au ventre, est allée aux toilettes et c'est là que notre SDF est entrée dans ce monde. Par la petite porte, déjà. Elle a grandi entre une mère malade et un père mort trop jeune d'une rupture d'anévrisme. A 18 ans elle a pris la route et vit en squat avec un compagnon qui entre alcool et drogue se met dans des états terribles, « quand je le vois comme ça, j'en ai mal au ventre tellement j'ai peur. »
J'ai connu il y a quelques années, une toute jeune fille, 15 ans à peine et déjà dans la rue. Elle partageait la vie d'un jeune homme à peine plus vieux qu'elle, qui aujourd'hui est en prison pour coups et blessures ayant entraîné la mort d'un autre SDF. A 16 ans, enceinte, elle alternait les séjours dans la rue avec ce jeune déséquilibré, et les temps chez sa mère, alcoolique, qui la prostituait .
Alors être dans la rue pour ces jeunes est-ce un choix ?
Je ne voudrai pas généraliser. J'ai rencontré une mère, effondrée par l'errance de sa fille.
Pourtant dans bien des cas, il s'agit de choisir entre plusieurs enfers. Le cocon familial n'est pas toujours un nid douillet. La rue est dure. Le froid, l'insécurité, l'indifférence, la folie de certains, la drogue, l'alcool, la crasse... tout cela détruit peu à peu. Mais la vie dans une famille, elle-même en souffrance est tout aussi insoutenable. Les institutions semblent, aussi pour ces jeunes une menace, une violence. Séparés bien souvent de leurs parents, par une mesure visant à les protéger, en échec scolaire, ayant goûté à la garde à vue ou à la prison, leurs visions de la société et de ceux qui la représentent est oppressante. Qu'ils soient éducateurs, policiers, employeurs ou formateurs, ces jeunes croient qu'ils ont le pouvoir et l'intention de leur faire mal. Ils se sentent écrasés par notre société.
Alors que faire ? Il me semble que la meilleure réponse est de fraterniser, afin de casser ces cloisons étanches entre personnes de différents milieux. Nous vivons tous dans nos réseaux, avec ceux qui nous ressemblent et nous avons bien souvent peur des autres différents. C'est la démarche de notre petite équipe. Simplement être là, à leur côté, parler, faire un bout de route ensemble, ne pas avoir de projet sur eux, pour eux, être attentif à leurs aspirations. Ne pas leur montrer la route à suivre, ne rien attendre, mais croire en eux, garder confiance, mettre un peu de douceur et croire que cela peut porter du fruit,
même si ce n'est pas immédiatement efficace.

 


29/08/2012
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Je voudrais vous parler d'elle...

   Je voudrais vous parler d'elle...


La première fois que je l'ai rencontrée, il y a huit ans de cela, elle traînait à la gare. C'était un matin, elle avait froid, elle m'a demandé de l'argent pour un café. Je lui ai proposé d'en boire un avec elle. Nous sommes allées vers un distributeur, nous avons passé un petit moment côte à côte, nos cafés à la main. Je ne comprenais pas tout ce qu'elle me disait mais je la trouvais plutôt sympathique. A l'époque elle était rondelette.  Je l'ai souvent revue à la gare, puis devant chez moi où elle avait élu domicile. Quotidiennement il fallait l'enjamber pour sortir de chez nous.
Au fil des années notre relation eut des hauts et des bas. Parfois elle m'insultait, mais toujours elle revenait vers moi. Je n'ai jamais pu résister à son sourire édenté. Je ne sais pas très bien pourquoi nous sommes devenu amies, mais le fait est que nous comptions l'une pour l'autre.
Elle avait toujours quelque chose à demander : argent bien sûr, mais aussi vêtements, nourriture, douche, coups de fil à donner... elle avait aussi toujours quelque chose à montrer : rouge à lèvre, chapeau, bottes, vernis à ongle, sac à main...
Surtout elle voulait un logement. Un chez elle, mais sans passer par la case : foyers, travailleurs sociaux... un petit appartement, normal, à elle.
Il faut dire qu'elle n'avait pas toujours été dans la rue (c'est idiot d'écrire cela, peu de gens naissent dans la rue). Elle a grandi en Somalie, dans une famille me semble-t-il aisée. Toute jeune elle a rencontré un français, un militaire, elle l'a épousé à 18 ans et est arrivée en France avec l'homme qu'elle aimait. Trois enfants sont nés de cette union, deux garçons et une fille. Et puis c'est la dérive : l'alcool, la maladie mentale...elle est partie... Quel âge avaient les enfants ? Quel âge avait-elle ? Qui est cet autre homme dont elle parle si souvent ? Était-elle déjà malade ?
Comment est-elle arrivée à Lille après Saint-Omer, Calais, Roubaix ?
Je n'ai jamais pu vraiment reconstituer son itinéraire. Mes tentatives la font rire.
A certains moments j'ai voulu croire avec elle qu'elle pourrait avoir un appartement. Nous avons fait ensemble les petites annonces, mais son look, son discours incohérent, n'ont fait illusion à aucun propriétaire.
Peu à peu nous l'avons vu se dégrader, maigrir, être de plus en plus sale, de plus en plus saoule, de plus en plus provocante. Manche, prostitution de misère: pour une cigarette, une bière, étaient son quotidien. Elle faisait ses besoins au milieu de la rue, devant tout le monde. Elle dormait à même le sol: au soleil en pleine canicule, dans le froid l'hiver. Nous étions inquiets et impuissants.
Notre relation s'est dégradée lorsque j'ai déménagé. On se voyait moins, elle avait perdu un de ses rares repères et puis surtout elle avait décidé d'occuper l'appartement que je venais de quitter et ne comprenait pas que je ne lui en donne pas la clé. Chacune de nos rencontres (quasi quotidiennes) étaient faites d'insultes et de menaces, j'en arrivais à avoir peur d'elle.
Il arrivait souvent qu'elle soit hospitalisée en psychiatrie, mais là encore son obstination à ne pas vouloir continuer un traitement et rejoindre un lieu d'hébergement mettait soignants et travailleurs sociaux en échec.
Cette fois là, un éducateur à réussi à convaincre l'hôpital de ne pas la laisser sortir tant qu'une solution ne serait pas trouvé pour elle, arguant que sa vie était en danger, et c'est bien vrai, je le crois. Elle est restée 2 mois et demi dans un service psychiatrique, je m'y rendais à chacun de ses appels. Elle y était bien, elle y appréciait le confort, les repas, le personnel. Elle continuait à refuser sa maladie et surtout l'idée de ne pas avoir un appartement à sa sortie. Une place lui a été réservée dans un foyer, les éducateurs sont venus la chercher pour lui faire visiter mais elle a refusé de les accompagner. Le jour de sa sortie, ils sont venus la prendre en voiture pour l'y conduire, mais elle a préféré retourner au centre ville à pied sous la pluie...
Je ne l'ai pas vu pendant 24h, elle a passé une nouvelle nuit dehors, mais au petit matin elle m'attendait me demandant de la conduire dans ce foyer. Je devais aller travailler, je lui ai donc donné rendez-vous quelques heures plus tard, j'ai eu peur qu'elle ne soit pas là. Elle était là. Ses 2 mois et demi à l'abri lui ont rendu la rue insupportable.
Voilà presqu'un an, qu'elle vit là et elle s'y trouve bien. Au début elle n'osait pas sortir, elle avait du mal à s’orienter et ne savait pas y retourner toute seule. J'allais lui rendre visite à chacun de ses appels. Petit moment de fête, où elle m'accueillait avec joie.
Les premiers mois ont été rudes. J'espérais naïvement qu'elle oublie les moments sordides de son existence mais aucun détail ne lui a échappé. Elle rit des insultes qu'elle m'envoyait mais s'assombrit quand elle repense à sa vie.
Aujourd'hui, c'est elle qui vient me rendre visite, elle connaît mes habitudes et sait où me trouver, ce sont de beaux moments de complicité et de tendresse.


25/04/2012
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